Les gardiens de la rivière Chilkoot
- OlivierG.Photographe
- il y a 1 jour
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Le brouillard se dissipait peu à peu, laissant entrevoir les flancs des montagnes qui entouraient la rivière par-delà la forêt de conifères.
La pluie ne cessait toujours pas, malgré de timides éclaircies qui laissaient présager de légères accalmies dans ce déluge typique de la côte pacifique du sud de l'Alaska.
C'était en effet, d'après les prévisions météorologiques, une normalité dans la région de Haines à cette période de l'année. D'ailleurs, c'est ce moment particulier que nous avons choisi, mon ami Corentin et moi-même, pour venir explorer ce coin de pays.
L'idée première n'étant pas de tester l'étanchéité de nos coquilles Gore-Tex face au tumulte de dame nature, mais plutôt d'observer le fascinant spectacle qui opère chaque année aux abords de cette rivière durant la montaison des saumons Cohos.
Bien avant cela, les saumons Sockeye et roses mènent la danse et remontent la rivière pour frayer sur différents sites, de l'embouchure de la rivière jusqu’au lac Chilkoot et plus en amont encore.
Un rendez-vous qui attire les amateurs de pêche et les prédateurs friands de ces poissons anadromes.
Puis, à la fin de l'été, les saumons Cohos arrivent en grand nombre pour frayer à leur tour. Et encore une fois, la rivière Chilkoot devient le théâtre de scènes particulièrement saisissantes. C'était pour observer les emblématiques grizzlis chasser que nous avions fait la route depuis Whitehorse, au Yukon.
Nous avions pris la route au petit matin à travers des paysages saisissants, qui étaient devenus une normalité pour Corentin, installé au Yukon depuis plusieurs années. La route de Haines Junction à la frontière était l'une des plus impressionnantes que j'avais vues depuis que je vis au Canada. Le contraste saisissant des dernières couleurs de l'automne précoce avec la neige déjà présente sur les hauts sommets était tout bonnement magnifique. Le relief qui sculptait cette étendue sauvage à chaque courbe de la route me donnait l'impression d'évoluer dans un décor de film.
Les épinettes blanches et les mélèzes jonchaient les bords de route avant de laisser place peu à peu aux arbustes rabougris à mesure que le relief augmentait. Puis la végétation changea drastiquement alors que nous descendions vers la côte pacifique et la frontière avec l'Alaska.
Il s'agissait de mes premiers pas dans cet État des États-Unis, à l'extrême ouest du continent américain. Autant dire que je me sentais relativement loin de mon fief québécois. Encore plus de ma France natale. Mais il suffit de voir mon premier grizzli d'Alaska se nourrir d'une carcasse de saumon pour que cette pensée laisse place à l'excitation.
L'excitation et l'appréhension. Car nous allions passer les trois prochaines nuits en hamac, dans un endroit avec une très forte concentration de ces prédateurs, sous une pluie torrentielle.
Autant dire qu'il faut réussir à tout de suite relativiser. L'humidité et la prudence étaient deux mots qui allaient vite devenir les qualificatifs principaux de ce séjour en Alaska. Heureusement pour moi, Corentin avait tout l'équipement nécessaire pour rendre ce séjour confortable : hamac, sacs de couchage et bâche partiellement imperméable pour nous maintenir au sec durant la nuit. Spray à ours, qui ne nous a jamais servi mais qui restait recommandé dans cet endroit.
Un pick-up rempli de nécessaire de camping et une glacière remplie de différentes denrées alimentaires. Nous allions pouvoir être autonomes et profiter de cette nature sauvage dans ce décor exceptionnel.
À cette période de l'année, il n'y a plus vraiment de touristes qui campent aux abords de la rivière. Les températures basses et la météo font le tri. Et seuls les plus téméraires restent passer la nuit ici.
Même les pêcheurs, relativement nombreux en été, deviennent plus rares à la mi-septembre.
Et pour cause, la majeure partie des saumons Cohos a déjà effectué sa montaison.
Il en va de même pour les grizzlis, qui deviennent moins actifs. Du moins, c'est ce que nous indique un ranger rencontré durant cette première journée d'observation.
Le bruit de la pluie se mêlait à celui de la rivière, formant un bourdonnement qui accentuait le caractère grandiose du lieu. Et ça, malgré les quelques installations humaines qui dénaturaient quelque peu cet environnement. Je n'imaginais pas cet endroit l'été, noyé sous une marée humaine de touristes et de voitures.
Nous avions la chance, à cette période de l'année, de ne pas assister au grossier spectacle qui anime ce lieu en période estivale : Comportements déplacés et dangereux envers les grizzlis, attroupements et déchets laissés aux abords de la rivière.
Toutes ces dérives qui sont malheureusement impossibles à éviter quand on donne l'accès à un joyau naturel au plus grand nombre.
Nous étions prêts à affronter cette météo capricieuse de septembre plutôt que de subir la cohabitation avec le tourisme de masse sous des températures plus clémentes. De toute manière, il n'y avait pas d'amélioration de la météo dans les prochains jours, il fallait l'accepter.
La brume se dissipait à nouveau, laissant entrevoir le sommet d'une montagne encore plus haute que celle observée quelques heures auparavant. Des taches blanches discrètes laissaient présager la présence de chèvres de montagne. C'était également ce que nous avait indiqué le ranger rencontré plus tôt.
Même des phoques étaient visibles dans la rivière et le lac. Ils les remontaient pour se nourrir des précieux saumons convoités par tous.
Leurs têtes émergeaient de manière sporadique, et leurs regards laissaient entrevoir une once de curiosité à l'égard des bipèdes qui déambulaient sur la rive.
Mais la présence la plus emblématique et la moins discrète était celle des pygargues à tête blanche. Ils étaient partout. Il était impossible de scruter une zone sans en avoir plusieurs dans son champ de vision. Jamais je n'en avais vu autant de ma vie.
Ces impressionnants oiseaux de proie étaient réellement les maîtres des lieux.
Leurs cris faisaient écho dans cette vallée brumeuse entourée de montagnes.
Nous les observions pêcher sauvagement avec frénésie, ne laissant aucune chance aux pauvres poissons dont les cadavres jonchaient le sol et les différentes roches qui dépassaient du cours d'eau. Les juvéniles et les adultes se défiaient pour obtenir les restes.
Et quand l'un pensait avoir mis son repas à l'abri, il se le faisait dérober par un autre.
Un spectacle impressionnant. Aussi bien pour les yeux que pour les oreilles. Même l'odeur de poisson décomposé exacerbait ce spectacle. Tous nos sens étaient en éveil.
Ces gardiens de la rivière nous faisaient même oublier la présence d'un grizzli à quelques dizaines de mètres de nous, de l'autre côté de la rivière, qui cherchait des carcasses de poissons ici et là.
Ça allait être notre environnement durant les prochains jours. Et j'étais émerveillé de voir autant de vie autour de moi. Après une énième prise de vue d'un pygargue sur un grand cèdre, il était temps de retourner à notre campement, car la pénombre habillait la vallée peu à peu. Sur le chemin, un autre grizzli passa à une dizaine de mètres de nous. Avec le peu de luminosité, nous avions eu de la misère à le discerner. Jamais je n'avais été aussi proche de cet animal.
Une énième pensée qui m'accompagna jusqu'à mon hamac. J'y pensais pendant que quelques gouttes de pluie me percutaient le front.
Finalement, cette bâche n'était pas juste partiellement étanche, elle était plutôt partiellement trouée à divers endroits.
De toute manière, l'humidité ambiante suffisait à être trempé. Heureusement que Corentin avait de très bons sacs de couchage.
C'est avec l'estomac rempli d'un repas rapidement concocté et d'une bière de la microbrasserie de Haines que nous nous endormîmes, avec comme berceuse le bruit des rapides de la rivière Chilkoot, et toujours les cris des pygargues à tête blanche qui nous accompagnaient jusque dans nos rêves.
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